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Collections et recherche

Décoration du foyer enseignée par Singer (détail), Livret publié par The Singer Manufacturing Co., 1940. Collection Mode, textiles et vêtements C609, C609/E2.3 © Musée McCord

La satisfaction d’un placard bien rangé

Dans cette série de 12 articles publiés dans le cadre du projet Sensibilités partagées, nous partons à la recherche des émotions, des sensations et des valeurs enfouies dans les documents d’archives, tout en nous interrogeant sur la manière dont le contexte culturel et historique les façonne.

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« Quelle satisfaction ressentez-vous en ouvrant un placard coquet et bien rangé! »

C’est avec cette promesse séduisante de l’atteinte d’un sentiment de contentement que le manufacturier de machines à coudre Singer introduit les quelques pages qu’il consacre en 1940 à l’aménagement des espaces de rangement dans son Guide de décoration du foyer. Illustrations à l’appui, on y apprend comment orner de volants les tablettes de ses armoires, confectionner des sacs pour ranger ses vêtements et ses chaussures et recouvrir de jolis tissus ses boîtes à robes et à chapeaux.

Décoration du foyer enseignée par Singer, Livret publié par The Singer Manufacturing Co., 1940. Collection Mode, textiles et vêtements C609, C609/E2.3 © Musée McCord

Très détaillé, ce guide à l’intention des femmes au foyer enseigne l’art d’agrémenter son intérieur grâce aux tissus d’ameublement. On y aborde diverses techniques allant du recouvrement de fauteuils à l’habillage de fenêtres, en passant par la confection de couvre-lit et de housses pour les bancs de voitures. Autant de projets « à faire soi-même » en mesure de susciter, au dire du fabricant, un « légitime orgueil », et dont l’heureux résultat ne manquerait pas aujourd’hui de créer l’engouement sur les réseaux sociaux!

« Quel indicible plaisir ressentirez-vous en les confectionnant, mais ce plaisir même pâlira devant votre joie et votre orgueil à les voir terminés et à vous en servir. »

Décoration du foyer enseignée par Singer, Livret publié par The Singer Manufacturing Co., 1940. Collection Mode, textiles et vêtements C609, C609/E2.3 © Musée McCord

Loin d’appartenir à une époque révolue, en effet, l’idée de trouver de la joie dans le maintien d’un environnement domestique harmonieux et bien ordonné résonne encore aujourd’hui. Véritable phénomène de société, la méthode de rangement de la consultante japonaise Marie Kondo a fait du désencombrement un art de vivre promettant joie et sérénité. Cette tendance est entretenue par les images de décor à l’esthétique minimaliste qui circulent en abondance sur le Web. Lorsqu’en mars dernier le début du confinement a coïncidé avec l’arrivée du printemps, le grand ménage est apparu par ailleurs comme une activité de prédilection permettant de s’occuper à la fois le corps et l’esprit. Les médias se sont empressés de proposer divers conseils et astuces en ce sens, faisant valoir par le fait même les bienfaits de cette activité sur le moral[1].

Régner sur le foyer, source d’épanouissement… ou d’insatisfaction?

Dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, on incite fortement les femmes à regagner l’univers domestique en fermant notamment les pouponnières et les garderies qui avaient été mises à leur disposition pour pallier la pénurie de main-d’œuvre pendant le conflit. À celles qui avaient investi la sphère publique grâce au mouvement des suffragettes et pris part au marché du travail à la faveur des deux grandes guerres, on promet désormais bonheur et épanouissement dans l’accomplissement des rôles « naturels » de mère, d’épouse et de maîtresse de maison qui leur sont traditionnellement dévolus.

Au Québec, cette idéologie s’exprime notamment dans les mots de l’abbé Albert Tessier, alors qu’il travaille au développement des Instituts familiaux en tant qu’inspecteur propagandiste des écoles ménagères :

« La femme est instinctivement ennemie du désordre et de la malpropreté. Les poussières, les taches, les traîneries, la font souffrir et elle s’impose chaque jour d’interminables corvées de frottage, d’époussetage, de nettoyage. Elle s’acquitte volontiers de ces besognes agaçantes, payée qu’elle est par la joie de voir tout reluire dans son foyer. En manipulant brosses, balais, plumeaux et linges de vaisselle, la ménagère chantonne, parce que la propreté est son élément[2]. »

Héritiers des écoles ménagères, dont la première a vu le jour en 1882, les Instituts familiaux se développent dans les années 1940 et 1950. Ces instituts consacrent une bonne part de leur enseignement à l’entretien ménager, mais ne s’y limitent pas, puisqu’il revient aussi à la femme de prendre en charge l’administration du foyer, le soin des enfants et le bien-être de la famille. Tessier appelle ces femmes accomplies des « femmes dépareillées », c’est-à-dire, « des femmes uniques, sans pareilles, qui s’occupent avec vigilance de tout dans les maisons. L’enseignement ménager doit leur apprendre à être des femmes empressées, prévoyantes, pieuses qui pensent toujours aux autres avant elles-mêmes, qui sont toujours en activité[3] ».

Le sens esthétique et l’aménagement d’un intérieur agréable comptent aussi parmi les qualités que l’on cherche à inculquer aux jeunes filles qui suivent les programmes d’enseignement ménager :

« Il faut aussi que la maison soit belle en l’aménageant avec goût, définie comme donnant un cachet d’élégance sans grands frais. Pour la femme, le linge représente le côté pratique indispensable, la base de la toilette et du ménage. Une belle lingerie, du linge simple ou orné de dentelles et de broderies, bien rangé, frais et blanc dans les armoires, dénote une maison sérieuse, une ménagère ordonnée et active[4]. »

Avec le développement de la société de consommation, cette valorisation renouvelée de la femme au foyer vient s’inscrire dans le cadre idéalisé de la vie de banlieue auquel aspire alors une classe moyenne en expansion, dont le niveau de vie s’est amélioré après la guerre. La maison unifamiliale, l’automobile et les appareils électroménagers sont les symboles par excellence de ce nouveau style de vie centré sur la famille nucléaire qui prend place dans un environnement se voulant sain et mieux adapté que la ville à l’éducation des enfants.

Représentation idéalisée de la famille des années 1940. Tableaux Filteau-Villeneuve, The Family in the living room, Les éditions Schola, 1947. Don de Harry Bloomfield, M2012.22.2.2 © Musée McCord

Cette conception idéalisée de la femme au foyer, trouvant la plénitude dans le maintien d’un environnement harmonieux et le soin qu’elle porte à l’épanouissement de sa famille, est toutefois remise en question au début des années 1960 par l’ouvrage de Betty Friedan, La femme mystifiée (The Feminine Mystique). Issue elle-même de la classe moyenne américaine, Friedan dénote un fossé important entre l’image de la femme abondamment véhiculée, entre autres, par la publicité et les magazines féminins, et l’état d’insatisfaction et d’abattement qu’elle constate chez de nombreuses femmes de son milieu. L’ouvrage critique la pression subie par les femmes de son époque qui, pour plusieurs, ont vécu comme une aliénation le fait de se conformer à cet idéal, malgré le confort matériel dont elles ont bénéficié. Le livre de Friedan est considéré comme un jalon essentiel de la pensée féministe nord-américaine. Certains lui ont toutefois reproché de ne pas avoir pris en compte la condition des femmes racisées ou issues des classes ouvrières.

Demeurer critique face aux injonctions de performance

Lorsqu’en mars dernier nous avons dû nous résoudre à nous confiner en raison de la pandémie, l’idée de se lancer dans le grand ménage afin de vivre cette période dans un environnement propre et ordonné tombait pleinement sous le sens. Plusieurs voix se sont toutefois élevées depuis afin de signaler que les femmes en avaient déjà plein les bras, en mettant en évidence les effets du confinement sur l’exacerbation du partage inégal des tâches ménagères et l’augmentation leur charge mentale[5]. Ne pouvant plus compter sur le soutien de l’école, des garderies ou de leur entourage, certaines se sont même trouvées contraintes, dans ce contexte, de quitter leur emploi afin de pouvoir se consacrer à leurs obligations familiales. Ces quelques constats et cette brève mise en perspective historique nous invitent ainsi à conserver un regard critique sur les diverses injonctions de performance, souvent adressées aux femmes, qui nous sont relayées par les réseaux sociaux. Parions, cela dit, que des préoccupations plus urgentes auront rendu moins pressant pour plusieurs le besoin de rendre leurs fonds de placard dignes de Pinterest!

Patricia Prost, Adjointe à la conservation, Archives et Art documentaire
Septembre 2020

Pour en savoir plus

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Notes

[1] Quelques exemples : Caroline Michel, « Confiner, nettoyer, balayer : l’heure du grand ménage et du rangement », Elle, 27 mars 2020, Ryad Ouslimani, « Coronavirus et confinement : 4 raisons pour faire un nettoyage de printemps », RTL, 22 mars 2020.

[2] Albert Tessier, Femmes de maison dépareillées, Fides, Montréal, 1945, p. 39, cité dans Maélie Richard, Les instituts familiaux de Trois-Rivières et de Cap-de-la-Madeleine : traditions et innovations, mémoire de M.A. (études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 2012, p. 67.

[3] Maélie Richard, Les instituts familiaux de Trois-Rivières et de Cap-de-la-Madeleine : traditions et innovations, mémoire de M.A. (études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 2012, p. 49.

[4] L’Économie Domestique à l’école normale, 1e, 2e, 3e, 4e années, Saint-Pascal de Kamouraska, Québec, 1938, p. 15, cité dans Jocelyne Mathieu, « L’éducation familiale et la valorisation du quotidien des femmes au XXe siècle », Les Cahiers des dix, 2003, no 57, p. 144.

[5] Par exemple : Magdaline Boutros, « Le poids du huis clos sur les femmes », Le Devoir, 28 mars 2020, Catherine Handfield, « La charge mentale de la COVID-19 », La Presse, 13 avril 2020, Emma, « Il suffira d’une crise », 20 juillet 2020, Marie-Laure Josselin, « La COVID-19 fait reculer les femmes en science », Désautels le dimanche

Références

Anderson, Doris, « Condition féminine », dans L’Encyclopédie canadienne, 2 avril 2014.

Baillargeon, Denyse, Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Boréal, 2012, 281 p.

Brisebois, Marilyne, « L’enseignement ménager au Québec : entre “mystique” féminine et professionnalisation, 1930-1960 », Recherches féministes, 2017, vol. 30, no 2, p. 17-37.

Chanda, Tirthankar, « La “ménagère désespérée” de Betty Friedan », RFI, 21 février 2013.

Chenier, Nancy Miller, « Les femmes canadiennes et la guerre », dans L’Encyclopédie canadienne, 6 mars 2018.

Fox, Margalit, « Betty Friedan, Who Ignited a Movement With ‘The Feminine Mystique,’ Dies at 85 », The New York Times, 6 février 2006.

Friedan, Betty, The Feminine Mystique, New York, W.W. Norton & Company, 1963, 410 p.

Kondo, Marie, Ranger inspire la joie : la méthode KonMari pas à pas, Montréal, Flammarion, 2017, 333 p.

Linteau, Paul-André, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain.  Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1989, nouvelle éd. révisée, 834 p.

Mathieu, Jocelyne, « L’éducation familiale et la valorisation du quotidien des femmes au XXe siècle », Les Cahiers des Dix, 2003, no 57, p. 119-150.

Pierson, Ruth Roach,  “They’re Still Women After All”: The Second World War and Canadian Womanhood, Toronto, McClelland and Stewart, 1986, 301 p.

Richard, Maélie, Les instituts familiaux de Trois-Rivières et de Cap-de-la-Madeleine : traditions et innovations, mémoire de M.A. (études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 2012, 109 p.

Merci

Ce projet a été rendu possible en partie grâce au soutien financier de Bibliothèque et Archives Canada.

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