Collections et recherche

Souvenirs heureux de Montréalais à Paris

Dans une série de 12 articles qui seront publiés au cours de l’année dans le cadre du projet Sensibilités partagées, nous partons à la recherche des émotions, des sensations et des valeurs enfouies dans les documents d’archives, tout en nous interrogeant sur la manière dont le contexte culturel et historique les façonne.

_______

Comme chaque année, des dizaines de milliers de personnes se sont réunies sur les Champs-Élysées le 31 décembre dernier pour célébrer le passage à la nouvelle année. Les nombreux fêtards ont pu y profiter de l’atmosphère endiablée qui règne lors de cette soirée et des magnifiques illuminations qui rendent plus féérique encore cette artère légendaire qualifiée depuis la fin du 19e siècle de « plus belle avenue du monde »[1]. À n’en pas douter, Paris sait user de ses charmes pour ravir le cœur et les yeux de ses visiteurs. Et ce n’est pas d’hier.

Dans une lettre qu’il adresse à son fils Georges Ovide le 16 octobre 1894, Georges Samuel Leclère relate son passage dans la capitale française. Il séjourne alors à Paris en compagnie de son épouse Corinne Turgeon, dans le cadre d’un long périple que le couple effectue en Europe. Assurément, Leclère passe un moment agréable à Paris. Le ton enthousiaste de sa lettre porte à croire qu’il goûte pleinement chaque instant vécu dans cette ville reconnue pour son effervescence culturelle. À la fin du 19e siècle, de nombreux visiteurs nord-américains issus de l’élite bourgeoise se laissent en effet séduire par la Ville Lumière, attirés par ses attraits historiques et par les charmes de la vie parisienne. Pour Leclère, toutefois, l’intérêt d’un tel séjour ne se limite pas à l’intensité de l’expérience vécue sur place, mais réside aussi dans le bonheur de s’y forger d’heureux souvenirs à entretenir et à partager :

« […] partout je fais une ample moisson d’agréables impressions qui à mon retour charmeront nos soirées intimes passées en famille […] »
P731/E

John Lewis Jones, Georges Ovide Leclère et Yvonne Mathieu, Québec, 1877-1891. Don d’Aude Nantais Picher Tremblay, M2010.34.39 © Musée McCord

La fébrilité exaltante des Grands Boulevards

Parmi les souvenirs qu’il accumule, la grande beauté de la Sainte-Chapelle laisse sur lui une forte impression. Il a l’occasion d’y assister à la Rentrée des tribunaux, une cérémonie solennelle marquant la reprise des travaux judiciaires.

« Cette cérémonie a lieu dans la Sainte Chapelle, une des plus belles de Paris et bâtie, je crois, sous Louis XIII[2]. Les vitraux, qui datent de la même époque, sont inimitables et d’une richesse de dessein [sic] et de coloris qui réjouissent la vue et nous plongent dans la plus extatique admiration. »
P731/E

À en juger par les nombreuses lignes que lui inspire le sujet, c’est toutefois l’animation des boulevards parisiens qui semble susciter chez lui l’engouement le plus vif :

« […] j’ai fait plus d’une agréable promenade sur les grands boulevards de la grande capitale, et sur lesquels les étrangers de tous les pays du monde semblent s’y être donné rendez-vous. Rien de plus charmant et d’agréable comme ces immenses boulevards dont Paris semble avoir la spécialité. C’est là qu’on voit les plus belles boutiques dans les vitrines des quelles [sic] on est forcé d’admirer les riches étalages disposés avec un goût exquis qui fait avantageusement ressortir la beauté des étoffes ou des objets qu’on y expose. C’est aussi là qu’on trouve les plus beaux cafés et les plus fréquentés par le High Life, les artistes, les littérateurs et les étrangers de distinction, comme nous !! Hem ! Il y a des moments où tous ces cafés sont bondés de clients dînant ou faisant une consomation [sic] en plein air sur le trottoir, et je t’assure qu’on y passe une heure agréable à prendre un cocktail, à fumer un bon cigar [sic] et à voir passer devant soi le monde élégant de Paris, parmi lequel on distingue facilement les élégantes demi-mondaines et les agaçantes cocottes dont Paris se vante, peut-être avec raison, d’avoir les plus aimables et les plus spirituelles, et celles qui ont le plus de “vrai chic”. »
P731/E

Visiblement, la capitale française se montre à la hauteur des attentes de notre voyageur. À l’époque, les nombreux attraits de la ville sont bien connus. Haut lieu de l’élégance et du divertissement, Paris rivalise avec Londres en tant que ville par excellence de la modernité. Exaltante, cette modernité se manifeste à la fois dans l’urbanisme planifié dont les immeubles haussmanniens sont l’emblème, et dans le spectacle urbain sans cesse renouvelé qui se déploie sous l’œil égayé du promeneur profitant de l’atmosphère animée des Grands Boulevards[3].

Louis Marie de Schryver, La marchande de fleur à Paris, Dominion Illustrated, 28 juillet 1888. Don de Florence L. Gardner, M20485.4.11 © Musée McCord

Fondée entre autres sur l’émergence de la culture de consommation, cette réputation enviable dont jouit la capitale française commence à se forger dès le milieu du 19e siècle. Elle profite du développement de la presse écrite qui contribue à propager à large échelle cette image idéalisée de Paris[4]. En effet, la sensibilité des touristes nord-américains qui s’apprêtent à découvrir la Ville Lumière est déjà aiguisée par les représentations qu’en proposent les guides touristiques, magazines et récits de voyage. Tout comme Georges Samuel Leclère, ces publications en vantent la beauté et le cosmopolitisme. Les divers récits de voyage soulignent également la foule bigarrée qui peuple ses cafés, ses restaurants, ses théâtres et ses grandes avenues, et s’extasient immanquablement devant le raffinement luxueux des somptueuses vitrines de ses grands magasins[5].

Latest Paris Fashion. Toilette de promenade, planche de mode publiée dans The Queen, The Lady’s Newspaper & Court Chronicle, 7 janvier 1899. M2001X.6.1.73 © Musée McCord

L’atmosphère enivrante des cafés de Montparnasse

Comme la lettre de Leclère le laisse entrevoir, les cafés parisiens font aussi partie des lieux mythiques appréciés des touristes. Quelques décennies plus tard, au lendemain de la mort du célèbre peintre québécois Clarence A. Gagnon en janvier 1942, ses amis se remémorent avec nostalgie le bon temps passé avec sa femme et lui à Paris. Gilbert Wilson garde en particulier de précieux souvenirs des soirées partagées avec le couple dans les cafés de Montparnasse :

« J’ai si souvent repensé à ces jours à Paris, lorsque nous passions vous voir tous les deux à votre studio et que nous nous rendions ensuite au Dôme ou à la Cupole [sic][6] : ce sont des souvenirs d’amitié et de bonheur qui perdureront, et à travers lesquels Lucile et moi nous rappellerons de vous. »
P116/E2,1

Dans l’entre-deux-guerres, le quartier Montparnasse devient le nouveau repère des artistes[7]. Avec ces derniers s’y déplace aussi l’esprit bohème qui régnait auparavant à Montmartre[8], caractérisé par une certaine insouciance, la recherche d’un idéal artistique et un mode de vie se voulant libre et affranchi des cadres sociaux. Pendant les années 1920, ce quartier vivant, coloré et animé offre également un point de chute à de nombreux Américains fuyant le puritanisme et la prohibition[9]. L’effervescence culturelle et la présence d’importantes institutions artistiques et muséales font par ailleurs de Paris un endroit très prisé des artistes étrangers. Les jeunes peintres canadiens n’échappent pas à cet engouement et, dès la fin du 19e siècle, plusieurs viennent y parfaire leur formation[10]. Gagnon y poursuit lui-même ses études à l’Académie Julian en 1904-1905 et y occupe pendant de nombreuses années un atelier rue Falguière.

La correspondance de Clarence A. Gagnon témoigne à diverses reprises de l’atmosphère éclectique et enivrante du quartier et de ses cafés. Le Café du Dôme en particulier, connu à l’époque pour être le lieu de rencontre des écrivains, des artistes, des marchands et des amateurs d’art, semble compter parmi ses endroits de prédilection… Peut-être un peu trop ? Dans une lettre datée du 21 décembre 1925, le galeriste de Montréal William R. Watson s’inquiète de la productivité de Gagnon. D’un point de vue qui n’est pas tout à fait désintéressé, puisqu’il espère obtenir de l’artiste quelques tableaux pour sa galerie, il l’encourage à s’éloigner des trop nombreuses distractions parisiennes :

« Je peux très bien comprendre tes propres difficultés, et je crois qu’éventuellement tu devras fuir les influences et distractions sociales du Dôme, et investir tout ton temps à travailler sérieusement et de manière soutenue… »
P116/D8

Photographe inconnu, Paris Montparnasse : Café du Dôme, carte postale publiée par A. Leconte, 1920-1930. Wikimedia Commons

La forte popularité du Dôme et l’engouement qu’il suscite auprès des touristes ont toutefois leur revers. À travers un poème qu’il adresse en 1929 à Watson, Gagnon souligne avec un humour grinçant le côté superficiel de la faune bigarrée qui fréquente l’endroit.

« Montparnasse

Si jamais tu penses à prendre un appartement
Dans les environs que le Dôme sous-tend
Il faut que tu sois curieux, bon Dieu.

T’as pas besoin d’écrire, et t’as pas besoin de peindre
Pourvu que ce que tu n’es pas, ton apparence permette de feindre;
T’as pas besoin de jouer, et t’as pas besoin de danser
Pourvu que ton manteau et tes pantalons soient toujours dépareillés.
Il faut que t’aies l’air curieux, bon Dieu.

Pas la moindre pensée dans tes neurones n’a à germer
Pourvu que ton sexe soit un peu indéterminé.
Aucune pensée pénible ta calme vie n’a à prendre de front,
Pourvu que t’aies l’air de saint Paul, disons
Il faut que tu paraisses curieux, bon Dieu.

On ne te voit jamais dans la rue avant midi,
Dans le péché, avec une métisse belge tu vis,
(Ou avec un soldat russe, si c’est ce qui te dit).
Parce que c’est pas mal curieux, bon Dieu.

Tu t’assois au « Dôme » et tu bois avec tes amis,
Le mieux c’est si t’as un p’tit lynx comme animal de compagnie,
Tu parles des Arts et de sujets esthétiques,
Ça n’a pas besoin de se tenir, tant que c’est énergique;
Tu calomnies sans ambages le dollar et le franc,
Tu portes une vieille chaussette sur la tête et, le col, tu vas sans;
Ta passion pour la vie peut être insipide et protocolaire
Pourvu que tu ne donnes jamais l’impression que t’es ordinaire.
Et si ce que tu fais vraiment est trahi par ton apparence.
Tout ça n’est qu’un rêve pendant que les touristes passent.
Tous les touristes adorent, et aimeraient pouvoir tenter leur chance,
Ils pensent que t’es curieux, bon Dieu, bon Dieu,
Les touristes savent juste que t’es curieux, bon Dieu. »
P116/D8

Belle, charmante, exaltante, stimulante, captivante ou… trop touristique, pour Leclère comme pour les amis de Gagnon, Paris demeure quoi qu’il en soit un creuset au sein duquel se sont forgés d’inoubliables souvenirs :

« Nous avons eu tant de bons moments ensemble, nous quatre, à Paris, il est bon de s’en souvenir parfois, mais la vie continue […][11] »
P116/E2,1

Patricia Prost, Adjointe à la conservation, Archives textuelles, peintures, estampes et dessins
Janvier 2020

Pour en savoir plus

Notes

[1] « Les Champs Elysées, « la plus belle avenue du monde » : histoire d’une expression », France Info, 10 avril 2019, (consulté le 15 novembre 2019).

[2] La Sainte-Chapelle a plutôt été construite sous Louis IX (saint Louis), au 13e siècle.

[3] H. Hazel Hahn, « Du flâneur au consommateur : spectacle et consommation sur les Grands Boulevards, 1840-1914 », Romantisme, 2006, no 134, p. 69, (consulté le 18 novembre 2019).

[4] H. Hazel Hahn, Scenes of Parisian Modernity: Culture and Consumption in the Nineteenth Century, New York, Palgrave Macmillan, 2009, p. 45.

[5] Ibid., p. 55.

[6] Gilbert Wilson fait probablement référence au restaurant La Coupole, un autre lieu mythique du quartier Montparnasse.

[7] Manuel Charpy, « Les ateliers d’artistes et leurs voisinages. Espaces et scènes urbaines des modes bourgeoises à Paris entre 1830-1914 », Histoire urbaine, 2009/3, no. 26, p. 50-51, (consulté le 18 novembre 2019).

[8] Elke Mettinger, Margarete Rubik et Jörg Türschmann, « Introduction », Rive Gauche. Paris as a Site of Avant-Garde Art and Cultural Exchange in the 1920s, Leyde (Pays-Bas), Brill, Rodopi, 2010, p. 7.

[9] Debora Carino, « Paris : Que savez-vous sur le quartier de Montparnasse ? », Figaroscope, 4 août 2017, (consulté le 18 novembre 2019).

[10] Marie Chantal Leblanc, Formation artistique et contexte social des peintres canadiens à Paris (1887-1895), mémoire de M.A. (études des arts), Université du Québec à Montréal, 2008, p. 28, (consulté le 18 novembre 2019).

[11] Lettre de Maud Brown à Lucile Rodier Gagnon, 23 janvier 1942. Il s’agit probablement la femme d’Eric Brown, ancien directeur de la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada).

À ne pas manquer