Collections et recherche

John Henry Walker, Inauguratiion du bal, vers 1870. Don de David Ross McCord, M930.50.6.57 © Musée McCord

Bonheurs et tourments des fréquentations amoureuses à la fin du 19e siècle

Dans cette série de 12 articles publiés dans le cadre du projet Sensibilités partagées, nous partons à la recherche des émotions, des sensations et des valeurs enfouies dans les documents d’archives, tout en nous interrogeant sur la manière dont le contexte culturel et historique les façonne.

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« Je commence à oser croire qu’elle m’aime, je ne voudrais pas me persuader une semblable chose sans raison car je serais si malheureux si j’avais plus tard à me désillusionner. »
(25 janvier 1871)

Teinté à la fois d’espoir et d’inquiétude, ce passage tiré du journal de Henri Gaspard Le Moine nous fait revivre à l’approche de la Saint-Valentin toute la complexité des émotions qui accompagnent l’éclosion d’un amour dont l’issue demeure encore incertaine. Riches et intimes, les réflexions du jeune Le Moine nous permettent de suivre au jour le jour l’évolution de sa relation avec Emma Renaud. De retour dans sa ville natale après son passage au Collège Sainte-Marie de Montréal et deux années d’études à New York, Henri Gaspard entreprend en 1867 de courtiser la fille du grand marchand de Québec, Jean-Baptiste Renaud. Son journal nous livre un témoignage précieux des émois que suscitent en lui le jeu des fréquentations amoureuses et la découverte des codes qui les régissent.

Wm. Notman & Son, Gaspard Lemoine, vers 1880, copiée en 1899. II-127736.0 © Musée McCord

Faire la cour, un exercice parsemé d’embûches

Lorsqu’il écrit ces lignes, Henri Gaspard est âgé de 22 ans. Il a la chance de fréquenter la belle Emma presque quotidiennement lors de veillées chez les Renaud. Il est parfois accompagné de son père qui profite de l’occasion pour partager un moment avec celui d’Emma. Leurs familles, en effet, se côtoient et fréquentent les mêmes cercles. À la fin du 19e siècle, les occasions de rencontre entre jeunes gens en âge de se marier sont essentiellement issues du cadre restreint de la famille, de la parenté, des voisins et des amis[1]. Sans avoir à imposer leur choix, les parents peuvent ainsi s’assurer que le compagnon choisi provient d’une famille respectable et qu’il sera en mesure de subvenir aux besoins de celle qu’il entend fonder.

C’est donc en grande partie dans la demeure des Renaud, sous la supervision attentive de leurs familles, que se déroulent les rencontres entre Henri Gaspard et Emma. Autrement, on voit Henri Gaspard évoluer en compagnie d’Emma à l’occasion de visites, de thés d’après-midi et de promenades sur les remparts de Québec, où ils croisent de jeunes gens de leur entourage. À travers les réflexions du jeune homme, se déploie ainsi sous nos yeux tout un réseau de sociabilité au sein duquel les futures alliances sont à se forger.

Neurdein Frères, Les remparts, Québec, vers 1907. Don de Stanley G. Triggs, MP-0000.1153.2 © Musée McCord

Cette préoccupation pour les fréquentations des uns et des autres semble assez fréquente chez les jeunes gens de l’époque en âge de se marier. Il n’est pas rare, en effet, de trouver de telles réflexions dans les écrits du milieu du 19e siècle[2]. Henri Gaspard relate entre autres dans son journal le coup de main qu’il offre à son ami Henri Bossé qui cherche à se faire admettre auprès de la famille d’une jeune femme, une chose difficilement envisageable sans le concours d’une connaissance.

« Bossé m’a demandé de vouloir bien aller veiller avec lui chez Laure. Le voilà donc qu’il se lance. Emma à qui j’en ai parlé m’a conseillé de lui rendre ce service là [sic], et elle me dit qu’il a peut-être une chance de plaire à Laure. »
(23 octobre 1870)

Aux dires d’Emma, toutefois, dont Henri Gaspard rapporte les propos quelques semaines plus tard, l’entreprise de son ami ne semble malheureusement pas en voie de donner les résultats escomptés :

 « Elle m’a dit qu’ayant demandé à Laure comment elle trouvait Henri Bossé, s’il avait de l’esprit, Laure lui répondit que c’était comme Minnie sa sœur, qu’il ne faisait que parler de lui et des siens. Desorte [sic] que je crains que Bossé ne manque son coup, je ne m’en mêle plus. »
(28 novembre 1870)

Ce sont cependant ses rapports avec Emma qui préoccupent surtout le jeune Henri Gaspard. Les états d’âme de son aimée, qu’il ne parvient pas toujours à s’expliquer, suscitent chez lui quelques tourments, comme en témoigne ce compte rendu d’une soirée passée chez les Renaud :

« On a causé sur mille choses. Mais en partant Emma m’a dit que elle [sic] n’était pas contente contre moi, que j’avais dit quelque chose qui l’avait choqué [sic], je n’ai pas pu savoir quoi. Elle me fait assez de peine quand elle me laisse ainsi dans la crainte de lui avoir déplu. »
(16 octobre 1870)

Le pauvre Henri Gaspard ne saura de quoi il en retourne que le lendemain. Il se montre ici perplexe en constatant toute la circonspection que requiert l’exercice d’une cour assidue :

 « Après bien du trouble j’ai fini par savoir que ce qui avait choqué Emma c’était parce que je l’avais contredite ayant d’abord dit que le mariage de Minnie Bossé avec Balthasar Langevin était très extraordinaire, et l’avoir ensuite contredite pour dire que ce n’était rien de si drôle. Je lui ai promis et je vais faire en sorte de ne plus contredire à tout propos. Mais j’ai senti le sang me monter à la tête lorsqu’elle m’a dit cela. Toujours dire comme elle. »
(17 octobre 1870)

Sur les cinq ans que durent les fréquentations précédant leur mariage, les rapports entre Emma et Henri Gaspard font parfois vivre à ce dernier de véritables montagnes russes. L’incertitude que ressent Henri Gaspard devient d’autant plus vive lorsque la belle Emma, après avoir fait ses « débuts » à l’automne 1870, participe désormais plus activement aux mondanités susceptibles de la mettre en contact avec d’autres jeunes hommes. Henri Gaspard relate entre autres cet épisode survenu lors d’une réception, alors qu’un rival potentiel semble se manifester…

 « Cependant il y a eu un moment ou [sic] j’ai cru que j’allais être bien malade j’avais une fièvre que la tête me fendait et je sentais le sang me bouillir dans les veines. Emma avait passé toute la veillée avec Jean Blanchet, je ne pouvais rien y faire, si Jean B. restait auprès d’elle elle n’avait rien à y faire, ils avaient l’air à avoir un plaisir extraordinaire ensemble mais ce n’était rien de mal. Mais voici qu’un peu avant le souper je vais lui demander – Ne m’avez-vous pas promis de descendre au souper avec moi – […] Elle me répond – Non – tout court et d’un ton qui me glaça le cœur puis elle se tourna vers Blanchet et continua à converser avec lui. »
(8 décembre 1870)

Quelques mois plus tard, une querelle au sujet d’une danse promise lors du bal des bacheliers laisse à nouveau Henri Gaspard aux prises avec de vives émotions. Dans l’intimité de son journal, il exprime alors un désarroi qu’il lui serait autrement difficile d’extérioriser parce que jugé peu convenable de la part d’un jeune homme tenu de conserver en tout temps une attitude digne de respect envers la jeune femme qu’il courtise[3].

« Au lieu de me coucher, je [veille], je souffre et je [veux] mettre sur papier mes idées afin de les recueillir plus tard, maintenant il m’est impossible de réfléchir. Tout mon corps tremble, c’est comme un frisson terrible qui me glace jusqu’à la moèle [sic] des os, tous mes membres resentent [sic] une vibration aussi forte que les palpitations de mon cœur sont pressées – J’aime. Ah! je sais maintenant ce que c’est qu’aimer; aimer, on dit que c’est le bonheur – pas sur la terre, l’amour pour moi est toujours mele [sic] de crainte et il semble qu’Emma veuille éloigner le bonheur de moi et [excitant] ces craintes et me refusant ces mille riens qui plaisent tant à une âme susceptible. Ah! qu’elle se mette donc à ma place. Mais il y a des ames [sic] plus froides les unes que les autres, Emma ce qui semble la gouverner c’est l’amour propre […] »
(14 février 1871)

Extrait du journal personnel d’Henri Gaspard Le Moine (1848-1934), 14 février 1871. Don d’Anthony G. Lemoine, Fonds Famille Le Moine P761, M2013.96.1.9 © Musée McCord

Avec les incertitudes qu’elle comporte, la période des fréquentations se révèle en effet comme un grand moment de vulnérabilité mettant à risque l’amour-propre des jeunes gens contraints de s’y livrer[4]. Mal nécessaire à une époque où il existe peu d’avenues en dehors du mariage, elle apparaît cependant comme le prix à payer pour les grands bonheurs que procure un amour qui, timidement, se révèle au fil du temps.

« Enfin. Emma a avoué, a déclaré qu’elle m’aimait, j’ai donc lieu d’être certain de mon bonheur. Je n’osais y croire, maintenant je le crois. J’ai passé la plus grande partie de l’après-midi avec elle, et ce soir nous causions du temps passé et entre autres choses de mon voyage pour la voir à Kamouraska. Elle m’a dit qu’alors elle aimait bien me voir comme son cavalier mais qu’elle ne s’occupait guère de moi, qu’elle ne m’aimait pas. Et aujourd’hui dis-je, aujourd’hui dit-elle c’est différent. […] Moi aussi je l’aime a [sic] la folie et je l’ai toujours aimée depuis que je la connais, mais je l’aime plus que jamais. Je vais me coucher rêver que Emma m’aime, mais maintenant ce n’est plus un rêve. »
(11 mars 1871)

Patricia Prost, Adjointe à la conservation, Archives textuelles, peintures, estampes et dessins
Février 2020

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Notes

[1] Françoise Noël, Family Life and Sociability in Upper and Lower Canada, 1780-1870: A View from Diaries and Family Correspondence, McGill-Queen’s University Press, 2003, p. 20.

[2] Peter Ward, Courtship, Love, and Marriage in Nineteenth-Century English Canada, McGill-Queen’s University Press, 1990, p. 137

[3] Sonya Roy, Les règles du jeu de la séduction dans les manuels de savoir-vivre québécois (1863-1917) : investir le monde du sentiment et de l’intimité masculine, mémoire de M.A. (histoire), Université de Montréal, 2006, p. 98-99, (consulté le 8 janvier 2020).

[4] Peter Ward, Courtship, Love, and Marriage in Nineteenth-Century English Canada, McGill-Queen’s University Press, 1990, p. 163.

Merci

Ce projet a été rendu possible en partie grâce au soutien financier de Bibliothèque et Archives Canada.

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