Se sentir vulnérable - Musée McCord
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© Katy Lemay, 2022

Se sentir vulnérable

Interdit à la vente : la vie privée au studio Notman ou comment contrôler son image au 19e siècle (partie 2/6).

Sarah Parsons, professeure agrégée et directrice du Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Vanessa Nicholas, Ph.D., Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Katy Lemay, illustratrice

28 juin 2022

Différents clients du studio ont exprimé leurs inquiétudes à propos de la circulation de leurs photographies, mais les risques pour une jeune femme étaient particulièrement flagrants. La société victorienne idéalisait l’« ange de la maison », la femme modeste, altruiste, généralement blanche, qui restait dans la sphère domestique, laissant l’arène publique aux hommes.

Tout comme on considérait inconvenant pour les femmes elles-mêmes d’être trop exposées à l’œil du public, la littérature populaire au milieu du dix-neuvième siècle soulignait souvent les dangers pour la réputation des jeunes femmes si leurs images circulaient trop librement ou tombaient dans de mauvaises mains. Sans doute est-ce la raison pour laquelle plusieurs jeunes femmes font partie des clients dont les portraits étaient assortis de restrictions.

Vous avez manqué le début de cette série ?
Voici le premier article Bienvenue au studio

Dans un court roman d’Ella Rodman publié en 1862 dans un populaire magazine américain, deux jeunes gens se retrouvent seuls dans un salon à la fin d’une soirée donnée à la veille du départ du garçon pour la guerre. Comme cadeau d’adieu, il lui demande de lui donner une photo d’elle que les invités avaient admirée durant la soirée. La jeune femme est convaincue que cela irait à l’encontre des convenances quant à la possession de son image : « Les yeux baissés, Miriam la lui prit et dit, en se retournant : “Ne me demandez pas une telle chose, Gilbert. Je ne peux enfreindre ma règle, qui est de ne la donner qu’à mes amies”1».

Mlle STANTON

En 1878, après avoir posé au studio Notman pour une série de portraits en pied dans un décor élaboré ainsi qu’un portrait, l’élégante Mlle Stanton a ordonné au studio de n’en vendre aucune copie à qui que ce soit.

William Notman, Mlle Stanton, 1878. II-47766.1, Musée McCord
Restriction : Not to be sold to any person but herself
William Notman, Mlle Stanton, 1878. II-47767.1, Musée McCord
Restriction : Not to be sold to any person but herself

Sans doute est-ce pour se prémunir d’une attention non désirée que Mlle Stanton a empêché ses images de circuler dans des contextes susceptibles d’éveiller le désir des hommes. D’un autre côté, il est possible que la restriction imposée par Stanton sur la diffusion de ces images ait visé un homme en particulier, dont elle espérait fortement attiser le désir.

Ce qui est frappant dans le cas de Stanton, c’est que c’est elle qui gère sa propre image en tant que jeune femme : la restriction ordonne au studio de ne vendre l’image qu’à elle seule. Obéissant à des normes plus modernes que celles de l’ère victorienne, elle ne fait même pas semblant de cacher ses intentions derrière un quelconque gardien de sa bienséance.

Mlle MOLSON

La restriction émise par Stanton contraste par rapport à celle qui accompagne quatre portraits de Mlle Molson, dont les images ne devaient être vendues qu’aux membres de sa son illustre famille.

La famille Molson était célèbre pour sa brasserie et sa banque éponymes. Le modèle de la photographie pourrait être Eva Molson, qui avait déjà posé pour Notman lorsqu’elle était enfant.

William Notman, Mlle Molson, 1874. II-13097.1, Musée McCord
Restriction : None to be sold except to the family
William Notman, Mlle Molson, 1874. II-13100.1, Musée McCord
Restriction : None to be sold except to the family

Mlle Molson a l’air de s’ennuyer, que ce soit dans le portrait où on la voit dans un corsage à col montant avec ses cheveux frisés remontés, ou dans celui à mi-corps où elle porte un chapeau à plume et un manteau de fourrure. Mais, comme l’indiquait clairement la littérature de l’époque, ce n’était pas tant le contenu du portrait d’une jeune femme qui pouvait représenter un risque, mais son existence même dans le mauvais contexte.

PHOTOGRAPHIE ET AUTOREPRÉSENTATION

Il est possible de faire un lien entre ces études de cas historiques et les préoccupations contemporaines relatives à la vie privée et à la photographie dans les médias sociaux. Par exemple, la crainte d’attirer une attention non désirée relatée dans le roman de Rodman et la pression de devoir correspondre aux normes figurent toutes deux dans le discours contemporain sur les concepts de la vie privée associés à l’utilisation de la photographie dans les médias sociaux.

Comme les gens de l’époque victorienne qui s’inquiétaient de la circulation illimitée de leurs images, nous sommes préoccupés par le libre accès des intérêts commerciaux à nos photographies et à nos données. En outre, alors que la photographie et l’autoreprésentation sont devenues des points sensibles pour les personnes de l’ère victorienne, de nos jours, les comptes des médias sociaux sont largement façonnés par les normes esthétiques et l’œil du public.

NOTE

1. Ella Rodman, « A Daguerreotype in a Battle », Peterson’s Magazine, Philadelphie, vol. 44, 1862, p. 187-190.

La série Interdit à la vente : la vie privée au studio Notman est financée en partie par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

À propos des auteures et de l'illustratrice

Sarah Parsons, professeure agrégée et directrice du Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Sarah Parsons, professeure agrégée et directrice du Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Sarah Parsons est professeure agrégée et directrice du Département des arts visuels et de l’histoire de l’art de l’Université York, à Toronto. Elle a rédigé plusieurs textes sur Notman, dont William Notman : sa vie et son œuvre (Institut de l’art canadien, 2014) et « Le studio Notman comme lieu de performance » dans Notman, photographe visionnaire (Musée McCord, 2016), publié sous la direction d’Hélène Samson et de Suzanne Sauvage. Cette série d’articles fait partie de Feeling Exposed: Photography, Privacy, and Visibility in Nineteenth Century North America, un projet pluriannuel financé en partie par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.
Sarah Parsons est professeure agrégée et directrice du Département des arts visuels et de l’histoire de l’art de l’Université York, à Toronto. Elle a rédigé plusieurs textes sur Notman, dont William Notman : sa vie et son œuvre (Institut de l’art canadien, 2014) et « Le studio Notman comme lieu de performance » dans Notman, photographe visionnaire (Musée McCord, 2016), publié sous la direction d’Hélène Samson et de Suzanne Sauvage. Cette série d’articles fait partie de Feeling Exposed: Photography, Privacy, and Visibility in Nineteenth Century North America, un projet pluriannuel financé en partie par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.
Vanessa Nicholas, Ph.D., Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Vanessa Nicholas, Ph.D., Département des arts visuels et de l’histoire de l’art, Université York

Vanessa Nicholas vient de terminer un doctorat au Département des arts visuels et de l’histoire de l’art de l’Université York, à Toronto. Sa recherche porte sur la culture visuelle et matérielle du Canada au dix-neuvième siècle, et sa thèse de doctorat est une étude approfondie des broderies florales qui ornent trois courtepointes canadiennes historiques. Elle a obtenu une bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand Bombardier, ainsi qu’une bourse Isabel Bader en recherche et restauration de textiles à l’Agnes Etherington Art Centre en 2019.
Vanessa Nicholas vient de terminer un doctorat au Département des arts visuels et de l’histoire de l’art de l’Université York, à Toronto. Sa recherche porte sur la culture visuelle et matérielle du Canada au dix-neuvième siècle, et sa thèse de doctorat est une étude approfondie des broderies florales qui ornent trois courtepointes canadiennes historiques. Elle a obtenu une bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand Bombardier, ainsi qu’une bourse Isabel Bader en recherche et restauration de textiles à l’Agnes Etherington Art Centre en 2019.
Katy Lemay, illustratrice

Katy Lemay, illustratrice

Katy Lemay se passionne pour les arts visuels depuis plusieurs décennies. Son diplôme en design graphique de l’Université du Québec à Montréal lui a donné les outils nécessaires pour devenir une illustratrice grandement respectée. Si elle puise son inspiration dans des magazines et des photographies rétro pour réaliser ses collages complexes, les mots sont également pour elle une source d’idées intarissable.
Katy Lemay se passionne pour les arts visuels depuis plusieurs décennies. Son diplôme en design graphique de l’Université du Québec à Montréal lui a donné les outils nécessaires pour devenir une illustratrice grandement respectée. Si elle puise son inspiration dans des magazines et des photographies rétro pour réaliser ses collages complexes, les mots sont également pour elle une source d’idées intarissable.