L’arrivée des archives Notman au Musée McCord - Musee McCord
Roger Aziz, 2021 © Musée McCord

L’arrivée des archives Notman au Musée McCord

Suivez le périple des archives Notman jusqu’à leur arrivée dans les réserves du Musée McCord.

Heather McNabb, Ph. D., archiviste de référence, Centre d’archives et de documentation, Musée McCord

22 novembre 2021

En janvier 1955, le Musée McCord, dont la collection venait d’être déménagée de la maison Joseph à la maison Hodgson, faisait face à un défi d’une ampleur considérable : l’arrivée d’un don potentiel des quelque 450 000 photographies et négatifs du studio Notman à Montréal.

Il va sans dire que l’administration d’une acquisition d’une telle envergure et les décisions concernant l’entreposage de photographies et de négatifs accumulés sur près de 80 ans firent l’objet de sérieuses considérations, de beaucoup de préparation et de longues négociations, des responsabilités essentiellement assumées par la directrice des musées de l’Université McGill, Alice Johannsen Turnham (1911-1992).

Photographe inconnu, Alice Johannsen Turnham avec un élément architectural décoratif, Musée McCord, 1954. MP-0000.20.1, Musée McCord

Turnham avait déjà fait part de l’intérêt de l’Université McGill à acquérir les photographies Notman pour le Musée McCord. On peut présumer que Charles F. Notman (1870-1955), le plus jeune fils de William qui a été à la tête du studio pendant 25 ans, considérait lui aussi le Musée McCord comme un choix judicieux pour abriter les photographies prises par le studio de son père.

En janvier 1955, Charles avait fait don au Musée de Carnaval de patinage, patinoire Victoria – une grande photographie composite peinte – à la mémoire de son père William. Le don de la photographie pourrait être considéré comme un signe qu’il considérait le Musée comme un lieu approprié pour les photographies historiques du studio Notman. Cependant, bien qu’il eût travaillé pendant plus de soixante ans au studio Notman, il ne lui appartenait pas de faire don des photographies et des négatifs historiques de l’entreprise familiale.

William Notman/Henry Sandham, Edward Sharpe, Carnaval de patinage, patinoire Victoria, Montréal, 1870. Don de Charles Frederick Notman, N-0000. 116.21.1, Musée McCord

Une vente importante

Un changement important avait marqué l’entreprise deux décennies plus tôt, au printemps 1935, lorsque Charles Notman avait vendu le studio Notman à l’Associated Screen News (ASN). Il avait cependant conservé un rôle de supervision à titre de directeur et vice-président de William Notman & Son Ltd., poste qu’il a occupé jusqu’à sa retraite environ 18 ans plus tard.

Wm. Notman & Son, Charles Frederick Notman, photographe, Montréal, 1933. II-305249, Musée McCord

Créée à Montréal en 1920 en tant que filiale du Canadien Pacifique et dirigée par Bernard E. Norrish (1885-1961), l’ASN dédie ses activités à la réalisation de bandes d’actualités et de films faisant la promotion du Canada. Puis, dès le milieu des années 1920, la compagnie intègre à son offre de services des contrats de photographie. L’acquisition du nom William Notman & Son en 1935 lui donnera la possibilité d’étendre ses activités photographiques tout en profitant de la notoriété de Notman et de sa clientèle bien établie.

Wm. Notman & Son, Intérieur du studio Notman, rue Drummond, Montréal, 1934-35. VIEW-25831, Musée McCord

William Notman & Son Ltd. conserve son emplacement de trois étages sur la rue Drummond jusqu’en décembre 1938, pour rejoindre la société mère lorsque l’ASN ouvre un magasin de matériel photographique sur la rue Sherbrooke Ouest, entre Crescent et de la Montagne.

Registre de photos Notman no. 8, 1863. N-0000.1956.1.8, Musée McCord

Les nouveaux locaux que partage le studio sont certes plus petits que ceux d’avant, mais quelque part entre les salles de projection et les salles de travail au sous-sol, la compagnie conserve soigneusement les Registres de photos, ainsi que les Répertoires des clients qui les accompagnent, remontant aux premières années du studio. Les négatifs les plus anciens sont entreposés dans le sous-sol du siège social au 2000, avenue Northcliffe.

Graetz Brothers, La rue Sherbrooke, entre les rues Crescent et De la Montagne, Montréal, vers 1947. Don de Jane Harris Putnam, MP-1987.15.5003, Musée McCord

Encore du changement pour le studio

Charles Notman dirige toujours Wm. Notman & Son Ltd. à titre de vice-président en 1953 lorsque Bernard Norrish se retire de la direction active des affaires de l’entreprise ASN. Il semble que Charles prend sa retraite peu après, et en 1954, le studio est acheté par deux employés de l’ASN, George A. Dudkoff (1924-2012) et Niels J. Montclair (?-1971) qui déménagent la firme, maintenant appelée William Notman & Son Registered, dans la rue Crescent située non loin1. Les plus anciens négatifs, registres de photos et répertoires du studio restent la propriété d’ASN.

C’est peut-être la nouvelle de la retraite de Charles ou celle de la vente imminente de la collection historique qui aurait motivé Alice Turnham à faire parvenir une lettre au directeur de l’ASN William J. Singleton en avril 1954, où elle indiquait que la collection de photographies Notman constituait « une chronique historique remarquable » de Montréal et des Montréalais. Turnham y signifiait que les musées de l’Université McGill désiraient exprimer leur « inquiétude face à la dispersion possible » de cette collection unique et :

« un  hommage impérissable serait rendu à la famille Notman si sa collection était confiée aux soins de l’Université, où elle serait préservée indéfiniment et mise à la disposition des historiens et des étudiants chercheurs de demain »2

La réponse de Singleton ne fut pas particulièrement encourageante : « Il est possible que [la collection] soit déposée aux Archives publiques du Canada à Ottawa », écrivit-il, puisqu’un grand nombre des négatifs « représentent des lieux autres que Montréal »3. Toutefois, Singleton n’écartait pas totalement la possibilité d’un don à l’Université McGill. Les négociations, cependant, se sont poursuivies durant un an et demi.

Trois donateurs très généreux

Finalement, à la fin du mois de décembre 1955, les aspects pécuniaires du transfert avaient été réglés de manière officieuse. Grâce à une contribution financière importante du magazine d’actualités canadien Maclean’s, additionnée à celles de la Fondation de la Famille Maxwell Cummings et d’Empire-Universal Films Ltd., les images historiques ont pu être « sauvées de la poussière et de la saleté d’un sous-sol de Montréal4».

Une série de sept articles illustrés portant sur le « fabuleux Monsieur Notman » fut publiée dans Maclean’s entre novembre 1956 et décembre 1958. Avec son vaste lectorat et sa diffusion à l’échelle du pays, Maclean’s allait contribuer au rayonnement de l’œuvre de Notman et de son studio, révélant aux lecteurs du Canada toute la richesse de la nouvelle acquisition de l’Université McGill.

Maclean-Hunter Publishing Co. Ltd., Magazine Maclean’s, 24 novembre 1956. N-0000.1651.1.1, Musée McCord

Un problème de poids : où entreposer les négatifs?

Si les obstacles financiers relatifs au don avaient été surmontés, l’ampleur de la collection et l’espace nécessaire pour la conserver ont causé beaucoup de soucis au personnel des musées de l’Université McGill durant le processus d’acquisition. Il fallait examiner les options pour les centaines d’étagères que la collection allait occuper, et il fallut encore quelques mois aux musées de l’Université McGill pour trouver une solution, quoique temporaire.

En janvier 1956, Turnham demanda à l’ASN de lui fournir des renseignements sur les dimensions et le nombre d’étagères de rangement contenant les négatifs Notman. Plusieurs lettres au recteur de l’Université McGill Cyril James (1885-1958) – qui appuyait entièrement les efforts de Turnham – documentent également les tentatives de celle-ci pour trouver un endroit approprié afin d’entreposer temporairement l’immense collection.

Une disponibilité dans la bibliothèque Redpath avait été éliminée en raison de la lourdeur excessive des centaines de milliers de négatifs sur plaque de verre pour la structure de la salle en question. Finalement, un endroit a été trouvé dans le sous-sol de la bibliothèque Redpath, et Turnham était en mesure d’affirmer en février 1956 qu’ils « avaient enfin réglé » les « difficultés d’ordre physique entourant le transfert » de la collection à l’Université McGill, et qu’ils étaient « maintenant en mesure d’accepter l’offre généreuse » des trois contributeurs5.

Or, le problème posé par l’entreposage de la collection dans un lieu permanent demeurait entier. Selon une lettre de février 1956 adressée par Turnham à Oscar N. Solbert (1885-1958), alors directeur du musée de la photographie George Eastman House à Rochester, New York, une des solutions envisagées était d’éliminer une grande partie de la collection.

On prévoyait en effet garder les épreuves (conservées dans les Registres de photos) à des fins d’études, mais Turnham affirmait que plusieurs des négatifs se révéleraient probablement « sans valeur sur le plan historique, et pourraient être supprimés ». Elle prévoyait qu’il resterait « une bonne centaine de milliers de négatifs sur verre », et demandait conseil à Solbert à savoir s’il valait mieux les microfilmer et se « débarrasser du verre encombrant », ou conserver plutôt les originaux6. D’après le nombre de négatifs qui auraient survécu au triage (près du tiers de la collection), on peut penser que Turnham songeait à se départir de l’énorme quantité de portraits pris en studio, aujourd’hui si précieux pour les chercheurs.

De précieux conseils – et une tâche gigantesque!

Turnham a également écrit à Martha Shepard (1911-2009), directrice des services de référence à la Bibliothèque nationale du Canada, pour s’enquérir sur le microfilmage des négatifs. C’est probablement grâce aux sages conseils de Martha Shepard et de Beaumont Newhall (1908-1993), alors conservateur à la George Eastman House, que les négatifs sur verre n’ont finalement pas été microfilmés et supprimés.

Toutefois, c’est l’ampleur de la collection qui a peut-être été le facteur déterminant dans la décision du personnel du Musée de ne pas se défaire d’une partie de celle-ci. En effet, pour déterminer lesquels parmi les centaines de milliers de négatifs n’avaient « aucune valeur historique », il aurait fallu procéder à un inventaire professionnel de toute la collection7 – une tâche colossale. L’intégrité de la collection a donc peut-être été préservée par une inaction imposée par les circonstances.

L’arrivée du corpus Notman a entraîné la création au Musée McCord d’un nouveau service dédié aux photographies historiques, et en août 1962, ce qui était connu initialement comme la Collection Notman reçut le titre officiel d’Archives photographiques Notman.

Wm. Notman & Son, William Notman et ses fils, William McFarlane, George et Charles, 1890. II-93256, Musée McCord

Rendre les Archives photographiques Notman plus accessibles

Si au début, la collection n’était pas accessible au public, des chercheurs de tous les horizons – incluant l’architecture, l’urbanisme, le costume, la généalogie et l’histoire – manifestaient un intérêt croissant pour l’étude et l’utilisation des photographies qu’ils avaient vues dans des publications de grande diffusion comme Maclean’s, dans des livres et des expositions, ainsi qu’à la télévision. Le catalogage de la collection, le microfilmage des Registres de photos et, plus tard, la production de registres informatisés, la numérisation et la publication d’un grand nombre des photographies sur Internet ont tous contribué à améliorer l’accessibilité de la collection.

Aujourd’hui, grâce à la sauvegarde initiale des négatifs et des épreuves historiques par Charles Notman et sa famille, à la vision d’Alice Turnham et de Cyril James de l’Université McGill, et à l’intervention précoce de certaines personnes de l’ASN et de Maclean’s, les photographies du studio Notman de Montréal sont préservées de manière professionnelle et permanente au Musée McCord.

Roger Aziz, 2021 © Musée McCord

NOTES

  1. Voir « Associated Screen News Names New Head », The Gazette (Montreal), 2 March 1953, p. 36.
  2. Alice Turnham à William Singleton, 15 avril 1954, dossier Correspondance Turnham, Archives photographiques Notman.
  3. William Singleton à Alice Turnham, 6 mai 1954, dossier Correspondance Turnham, Archives photographiques Notman.
  4. « Press Release », 10 novembre 1956, dossier Correspondance Turnham, Archives photographiques Notman.
  5. Alice Turnham à Murray Briskin, 9 février 1956, dossier Correspondance Turnham, Archives photographiques Notman.
  6. Alice Turnham à Oscar Solbert, 22 février 1956, dossier Correspondance Turnham, Archives photographiques Notman.
  7. On peut présumer que Turnham, en tant que membre fondateur de l’Association des musées canadiens en 1947 et ardent défenseur de l’éducation et de la professionnalisation du personnel muséal, n’aurait jamais jeté de négatifs sans avoir consulté au préalable d’autres professionnels de musée, ni sans savoir exactement ce dont elle se débarrassait.

À propos de l'auteure

Heather McNabb, Ph. D., archiviste de référence, Centre d’archives et de documentation, Musée McCord

Heather McNabb, Ph. D., archiviste de référence, Centre d’archives et de documentation, Musée McCord

Mettre au jour les histoires que peuvent receler les photographies est une véritable passion pour Heather, qui trouve tout aussi inspirant d’aider les chercheurs au Centre d’archives et de documentation. Elle est fascinée par les découvertes au sujet des gens, des lieux et des événements du passé qu’amène la consultation des collections du Musée.
Mettre au jour les histoires que peuvent receler les photographies est une véritable passion pour Heather, qui trouve tout aussi inspirant d’aider les chercheurs au Centre d’archives et de documentation. Elle est fascinée par les découvertes au sujet des gens, des lieux et des événements du passé qu’amène la consultation des collections du Musée.