Le charme irrésistible de la taxidermie - Musée McCord
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Le charme irrésistible de la taxidermie

Les animaux empaillés sont un régal pour certains insectes. Comment faire pour éviter le pire?

Sara Serban, restauratrice, Musée McCord

13 juillet 2021

Les oiseaux naturalisés ont une présence dynamique dans l’exposition intitulée Meryl McMaster – Il fut un chant, actuellement présentée dans le cadre du programme d’artistes en résidence. Trois objets provenant de notre collection forment une série de natures mortes victoriennes avec des animaux empaillés dans des poses naturalistes, dont deux sont préservées sous de grandes cloches de verre, tandis que la troisième est intégrée dans un écran à feu. Ces tableaux font écho à un corbeau et un étourneau, deux composantes que l’artiste a utilisées dans ses installations multimédias.

Image de gauche : Cloche de verre, 1870-1890. Don de Mme Sandra Lang et Mme Sarah Powell, M994.48.2.1-2 © Musée McCord
Image de droite : Cloche de verre, 1870-1875. Don de M. David M. Lank, M995.52.1.1-2 © Musée McCord

OISEAUX EXOTIQUES À LA MODE

Les premières formes de taxidermie sont apparues au 16e seizième siècle, et au 19e siècle – époque à laquelle les objets du McCord ont été créés –, les techniques s’étaient considérablement améliorées et cet art gagnait en popularité. On pouvait trouver des objets semblables à ceux-ci autant dans des musées d’histoire naturelle que dans des intérieurs domestiques. L’acquisition et la collection d’oiseaux exotiques étaient devenues à la mode, leur beauté et leur rareté rendues d’autant plus désirables par leur plumage coloré et iridescent.

Pare-étincelles, vers 1870. Don de Mme George H. Montgomery, M998.13.1 © Musée McCord

Parmi les objets les plus saisissants de l’exposition se trouve un écran d’été victorien, utilisé à l’époque pour dissimuler ou décorer une cheminée inutilisée durant les mois d’été. L’écran est formé d’une structure en bois sur pied dans laquelle sont insérés deux panneaux de verre, un sur le devant et l’autre à l’arrière.

Pare-étincelles (détails), vers 1870. Don de Mme George H. Montgomery, M998.13.1 © Musée McCord

Des oiseaux, des papillons et d’autres insectes aux couleurs somptueuses sont enfermés à l’intérieur, posés sur de délicates branches artificielles agrémentées de fougères et de fleurs séchées.

UN RÉGAL POUR LES INSECTES

Les insectes représentent une menace pour la préservation de ce type d’objet. Si le plumage des oiseaux est pour nous visuellement attrayant, les plumes et la peau sont irrésistibles pour certains insectes voraces.

Dès les débuts de la taxidermie, différentes techniques ont été employées pour tenter de préserver les oiseaux tout en empêchant de telles infestations. Les oiseaux étaient mis dans des bocaux de verre ou des barils en bois remplis de brandy, ou embaumés avec des épices aromatiques ou un agent dessiccatif comme l’alun ou la chaux. Plus tard, une autre méthode consistait à placer les peaux apprêtées dans un four chaud.

Si ces techniques empêchaient la putréfaction, elles n’avaient aucun effet protecteur contre les insectes, et causaient malheureusement d’autres problèmes. L’alcool endommageait les plumes, le sel et l’alun accéléraient la désintégration du spécimen, et l’exposition à la chaleur entraînait la détérioration du plumage.

D’autres tentatives pour préserver les peaux consistaient à appliquer un vernis composé d’un mélange de térébenthine brute, de camphre et d’essence de térébenthine ou une poudre sèche faite de chlorure mercurique, de salpêtre, d’alun, de soufre, de musc, de poivre et de tabac râpé. Si ces mélanges préservaient la peau, ils n’étaient pas d’une efficacité à toute épreuve contre les dommages causés par les insectes.

DE L’ARSENIC À LA CONGÉLATION

Ce n’est qu’à la fin du 18e siècle que l’apothicaire et naturaliste Jean-Baptiste Bécoeur mit au point une formule secrète contenant de l’arsenic, un fait qui ne fut révélé qu’après sa mort. La mixture était extrêmement efficace contre l’infestation des insectes, et fut dès lors adoptée comme traitement standard pour les peaux naturalisées. Toutefois, en raison de sa toxicité, certains taxidermistes ont choisi de ne pas l’utiliser (Farber, p. 553).

La menace d’une infestation d’insectes causée par des objets qui entrent dans nos collections nous a incités à mettre en place une politique en matière de prévention. Ainsi, la plupart des objets nouvellement acquis sont entreposés dans un grand congélateur commercial. Le maintien de ces objets à de basses températures permet d’éradiquer toutes les étapes du cycle de vie des insectes : adultes, larves et œufs.

Comme les oiseaux appartenant à l’artiste n’étaient pas isolés mais ouvertement exposés, la présence possible d’insectes posait un risque. À titre préventif, le corbeau et l’étourneau empaillés ont passé une semaine dans notre congélateur avant d’être exposés. Si la congélation peut s’avérer efficace dans la lutte antiparasitaire, il n’est pas toujours possible d’y avoir recours puisque l’exposition au froid peut endommager certaines matières.

DANS LA BULLE DE FUMIGATION

L’examen de l’écran à feu durant le processus d’acquisition avait révélé une activité d’insecte, mais à cause de certaines de ses composantes, la congélation ne convenait pas. Les panneaux de verre anciens de la vitrine nous ont donné à réfléchir, car un séjour dans le congélateur risquait de les fragiliser. Il fallait donc trouver une autre solution.

Nous avons plutôt choisi d’employer une bulle de fumigation remplie de gaz carbonique. Avec cette technique, l’oxygène dans un espace scellé fait place à du gaz carbonique, abaissant le pourcentage d’oxygène à un niveau suffisant pour éliminer toutes les étapes du cycle de vie d’un insecte. L’air est évacué de la bulle en créant un vide, puis remplacé par le dioxyde de carbone. L’objet est laissé dans cet espace clos et contrôlé pendant environ trois semaines avant d’y être retiré.

Si les techniques et les produits utilisés en taxidermie ont changé au fil du temps, le plus grand défi posé par la préservation de ce type d’objets demeure. Les animaux empaillés ont un attrait irrésistible pour certains insectes, et la nature complexe des cloches et des écrans, où les spécimens sont enfermés dans du verre, fait qu’il est difficile de déceler une infestation d’insecte à un stade précoce. La vigilance par une conservation préventive, suivie d’une réaction rapide en cas d’activité nouvellement détectée, est primordiale pour préserver la beauté de ces objets.

RÉFÉRENCES

Farber, Paul Lawrence. « The Development of Taxidermy and the History of Ornithology », Isis, vol. 68, no 4 (déc. 1977), p. 550-566.

Morris, P.A. « An Historical review of bird taxidermy in Britain », Archives of Natural History, vol. 20, no 2 (juin 1993), p. 241-255.

Poliquin, Rachel. The Breathless Zoo: Taxidermy and the Cultures of Longing, University Park, Pennsylvania State University Press, 2012.

À propos de l'auteure

Sara Serban, restauratrice, Musée McCord

Sara Serban, restauratrice, Musée McCord

Par le biais de son travail au laboratoire de restauration, Sara adore étudier et explorer physiquement les matériaux et les histoires derrière les objets de nos collections. Elle possède une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Concordia et en conservation-restauration de l’Université Queen’s.
Par le biais de son travail au laboratoire de restauration, Sara adore étudier et explorer physiquement les matériaux et les histoires derrière les objets de nos collections. Elle possède une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Concordia et en conservation-restauration de l’Université Queen’s.