À l'ombre de Lui
Introduction
Elise Chenier, Université McGill, 2003
Que pouviez-vous attendre de la vie si vous naissiez femme à l'époque de la Confédération ? Votre destinée dépendait beaucoup de l'endroit où vous veniez au monde, mais surtout de qui étaient vos parents. Si votre père était un riche marchand canadien d'origine écossaise exerçant ses activités à Montréal, vous pouviez devenir membre de la Société chrétienne de tempérance des dames, organisme à l'avant-garde de la lutte pour le droit de vote des femmes, ou être la première femme à obtenir un diplôme universitaire. Si vous naissiez dans une famille canadienne-française de Rougemont, vous feriez partie de la première génération de jeunes femmes ayant trois choix de vie devant elles au lieu de deux : se marier et devenir épouse de fermier, entrer au couvent ou déménager en ville et travailler en usine. Si vous choisissiez la ville, vous alliez sans doute côtoyer de jeunes Irlandaises, avec qui vous travailleriez douze heures par jour en ne disposant que d'une demi-heure pour dîner. Si votre frère travaillait à vos côtés, il gagnerait trois fois plus que vous pour la même tâche, mais vous ne pourriez pas vous permettre d'exprimer votre indignation - du moins pas en sa présence. Si vous vouliez vous divertir en assistant à un spectacle de vaudeville pendant le week-end, vous deviez lui demander de vous y accompagner. En effet, il était interdit aux jeunes filles de se promener seules dans les rues à la tombée du jour, et vos parents n'étaient nullement disposés à vous laisser fréquenter des garçons sans la présence d'un chaperon.
S'il est impossible de définir les femmes de l'époque selon un modèle unique, la plupart d'entre elles avaient toutefois une chose en commun : elles devaient vivre en accord avec l'« idéal féminin ». C'était l'époque victorienne ; considérées comme fragiles physiquement, les femmes étaient tenues de demeurer sexuellement chastes et de se soumettre aux hommes. Le petit nombre de femmes qui correspondaient à cet idéal obtenaient l'approbation de la société, mais celles qui ne se montraient pas à la hauteur pouvaient s'attendre à un tout autre traitement. Certaines, dont les femmes autochtones et les immigrantes chinoises, de même que les femmes issues de la classe ouvrière et les Canadiennes de religion juive, ne seraient jamais considérées comme vertueuses, quel que soit l'empressement avec lequel elles se pliaient aux règles de bienséance.
L'idéal féminin imposait aux femmes d'énormes restrictions, qui rendaient leur vie quotidienne fort différente de celle des hommes. La loi les considérait comme des enfants - elles ne pouvaient voter pour un politicien, tant à l'échelon provincial qu'à l'échelon fédéral, ni intenter des poursuites en justice. Il leur était même interdit d'ouvrir un compte en banque en leur nom. Il n'est donc pas étonnant que les femmes se soient mises à rechercher des moyens de sortir de ce carcan et à exiger d'être traitées comme des citoyennes à part entière, au même titre que les hommes. En 1896, la plupart des femmes avaient acquis le droit d'être propriétaires, d'obtenir un diplôme universitaire ainsi que de pratiquer la médecine et le droit.
En dépit de ces interdits, les femmes ont joué un rôle central dans la croissance du pays et constitué un important facteur de changement au Canada. À la ferme ou au foyer, elles produisaient des biens essentiels tels que des vêtements et de la nourriture, qu'elles vendaient à profit dans les marchés locaux. Elles donnaient naissance à des enfants, faisaient du bénévolat dans des organismes religieux et communautaires en plus de travailler à titre d'institutrices ou d'infirmières. En outre, les jeunes femmes constituaient le gros de la main-d'oeuvre grâce à laquelle bien des usines ont pu demeurer en activité. Entre 1867 et 1896, les femmes ont préparé le terrain à un siècle de luttes dont le point culminant serait l'obtention de droits pleins et entiers pour l'ensemble des citoyennes de sexe féminin. Malheureusement, en dépit de ces réalisations, des femmes de tous âges se butent encore aujourd'hui à des tabous et à des interdits hérités des vieilles idées sur la soi-disant place des femmes.


